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Une lettre, une preuve... de quoi exactement ?

Une lettre, une preuve... de quoi exactement ?

Une lettre, une preuve... de quoi exactement ?

Parmi les trouvailles des ultranationalistes marocains, une lettre. Ils sont tellement désespérés, dans leur volonté de trouver des preuves de l’existence du Maroc avant l’époque moderne qu’ils utilisent n’importe quelle belle image tirée des réseaux sociaux. Bien entendu, c'est toujours sans contexte, sans analyse, une simple affirmation qu'il faudrait croire. Regardons leur preuve :

La lettre est contextualisée. Nous sommes en plein contentieux entre la France et le sultan de Marrakech à propos de l’équipage d’un navire français, le Louise, échoué dans la nuit du 27 au 28 décembre 1775, au large du cap Bojador (le Cabo do Medo « cap de la Peur » des Portugais, aujourd’hui cap Boujdour). La population locale avait kidnappé les survivants, avant de les réduire en esclavage pour les vendre. En avril 1776, le consul français Chénier apprends la nouvelle : le capitaine Dupuis et les 19 hommes d’équipage ayant survécu, après avoir été vendus à plusieurs reprises, se retrouvent au niveau de l’oued Noun la région de l’actuelle Sidi Ifni) et demandent l’aide consulaire. Dans une lettre datée du 4 avril, le consul Chénier envoie sa demande au sultan, à l'époque Mohammed ben Abdallah, dit rétrospectivement Mohammed III par les historiens modernes. En effet selon l’article 7 du traité de 1767, tout sujet français qui touchait la côte des territoires soumis au sultan de Marrakech et de Fès devaient être remis à la France. Puisqu’officiellement le sultan revendiquait la souveraineté sur le territoire des Tekna, l’équipage français entre dans le cadre du traité signé par celui-ci et le Royaume de France. Le sultan envoie ses émissaires vers le Sud : problème, ces hommes qui détenaient les Français réduits en esclavage se proposaient de les rendre mais uniquement contre rançon. La France se propose alors de rembourser la rançon. Le sultan joue les offensés, mais en échange demande un petit service à la France : le rachat des esclaves maghrébins sur les galères de Malte. Absolument inacceptable pour Versailles. Si le sultan revendique la suzeraineté sur le territoire du Sud il doit être capable de ramener les Français en application du traité de 1767. De son côté la France n’a strictement aucune responsabilité dans les galères de Malte. Les deux situations ne peuvent être mises sur le même plan.

Après un an et demi de tracasserie, le sultan décide de traiter directement avec Versailles, par-dessus la tête du consul français. Cette lettre fait partie de ce dossier. Elle montre donc clairement qu’à la fin du XVIIIe siècle le sultan de Fès et de Marrakech n’a plus aucune forme d'autorité au-delà du Souss. De quoi inspirer une certaine modération dans l’excitation ultranationaliste des partisans du Grand Maroc.

Le sultanat de Marrakech-Fès-Tafilalet en 1727

Le document, daté du 18 février 1778, traite strictement des questions de titulature à utiliser dans la correspondance entre les deux souverains.

Le sultan appelle Louis XVI « Empereur de France le plus grand des Français, Louis seizième du nom », tandis que le roi de France s’engage à lui donner du « chef des vrais croyants (transcription évidente de أمير المؤمنين  - amir al-muʾminin), le guerrier combattant pour la gloire du maître des mondes (pourالمجاهد في سبيل الله رب العالمين al-mujahid fi sabil Allah rabb al-ʿalamin), le serviteur de Dieu, Mohammed fils d'Abd-allah, fils d'Ismaïl ». À ce stade, nous avons donc une titulature souveraine islamique et dynastique classique, et non une titulature territoriale du type « sultan du Maroc », sur le modèle européen. Plus loin dans la lettre l’ambassadeur maghrébin nomme son souverain « Empereur de Marrakech », tandis que Louis XVI est « Empereur de France » ; on patauge donc dans des titulatures totalement farfelues. Il s’agit en fait de conventions établies depuis des décennies pour la correspondance entre le royaume de France et le sultanat de Marrakech (= écrit Maroc, Marocq, Marocs, dans les textes, depuis le XIIIe siècle).

Plus loin, la lettre rappelle que « nous avons répondu au grand vizir M. le comte de Sartine, que l'intention de l'Empereur notre maître était de donner toujours à l'Empereur de France les titres qui sont dus à l'ancienneté de sa noble maison et à la prééminence et à la dignité de son empire. » Le sultan de Marrakech reconnaît donc formellement l’antériorité du royaume de France sur son propre état… oups, dommage pour les chantres du « royaume millénaire du Maroc », contredits par leurs propres arguments (qu’ils n’ont pas étudiés).

Les deux émissaires conviennent donc que, dans leurs échanges épistolaires, on donne du « plus grand des Chrétiens, l'Empereur de France » à l’un, « mais à la condition expresse que l'Empereur de France donnera à notre dit Empereur, réciproquement et dans les mêmes occasions, les titres et qualités du plus grand des Musulmans, l'Empereur de Maroc et du Magreb ». Et c’est là que le document devient intéressant : le traducteur (traduction de de Sacy) a dû distinguer entre les deux termes, Maroc (مراكش) et Magreb (المغرب).

Pourquoi ce titre, « anbladour », pour les deux souverains ? Parce que depuis l’époque de Louis XIV au moins, le sultan refusait le titre de sultan au roi de France dans sa correspondance, le nommant vulgairement « العظيم الروم في فرنسا لويس الرابع عشر » soit « le grand des chrétiens en France, Louis le quatorzième ». Pire encore dans le texte arabe du traité de 1767 Louis XV était intitulé « طاغية », despote, quand la version française donnait « le très puissant Empereur Louis ». « Anbladour », transcription arabe d’empereur, devait apparaître pour les diplomates des deux côtés de la Méditerranée comme un moyen terme acceptable, mais uniquement s’il était utilisé pour les deux souverains. Ce n’est donc rien d’autre qu’un titre de papier.

Ce qui est intéressant c’est lorsqu’il est question de la souveraineté sultanienne sur le « Magreb ». Bien qu’il s’agisse de la dénomination actuelle du Maroc (المغرب), il faut se garder de tout anachronisme, ce n’était pas le cas à l’époque : le terme est mis sur le même plan que Marrakech. Mais ce n’est pas rien. Le terme est là, à côté d’une souveraineté basée sur des villes (Marrakech, Fès), sur des pays, au sens traditionnel du mot (Gharb, Tafilalet). Voilà un bon sujet de recherche pour des étudiants en master. Il semblerait que la construction d’une entité politique et territoriale autour du mot «المغرب »  soit en relation avec les échanges du pouvoir de Fès et les chancelleries européennes.  Mais ce premier Maroc ne dépassait pas le Souss au Sud.

 

Que les ultranationalistes marocains se posent des questions sur leur inculture et sur leur besoin désespéré de fantasmer des origines en dehors de tout cadre factuel.